Joie de vivre

claude_leveque_Elle entre dans une pharmacie. Petit gibier, les jambes bien galbées, perchée sur des talons compensés en vinyle noir. Elle porte un top jaune fluo tombant négligemment sur une épaule et virevoltant plus bas sur sa croupe. De son postérieur aux lèvres, il n’y a pas beaucoup de chemin à parcourir. Ces fesses sont un héritage familial, tout comme ce petit buste qui porte encore les restes de sa dernière maternité. Même Shakira ou l’autre pimbêche de Beyoncé seraient vertes à la voir remuer sa plastique. Elle a la même aisance physique qu’avait sa mère, cette sorte de surinvestissement du corps qui fait de son apparence, sa meilleure pote. Un côté franchement vulgaire et agressif que l’on confond souvent en 2013 avec le charme. Elle porte une jupe serrée noire qui assume des hanches un peu épaisses et des bracelets de teintes contrastées aux poignets. Les cheveux sont lâchés et teints couleur chocolat avec les pointes brunes. C’est du Do it yourself  la coloration comme ils disent car elle l’a fait il y a deux mois avec un kit Cramier. Entre sa lèvre supérieure et l’aile nasale, on remarque un petit strass qui scintille sans limitation du jour ou de la nuit.

Dans la pharmacie, elle baye devant les cosmétiques tout en sachant qu’elle doit se hâter un peu. Elle a laissé la poussette à l’extérieur avec la petite cramponnée essayant de faire rire l’autre jeune pousse. Le rejeton suçote inlassablement une tétine sous la capote avec pourtant dans la main droite, une gaufrette qu’il tient bien serrée. La gamine est très agitée. Elle lui tourne autour et lui plaque de gros baisers humides sur les joues, le papouille mais sans parvenir à attirer l’attention du bambin. Celui-ci fixe sans cligner des yeux, le gros truc vert fixé au mur de la pharmacie qui clignote un temps sur deux. Les formes se fondent les unes dans les autres indéfiniment, disparaissent puis réapparaissent, ça c’est étonnant ! Elle, la mère, a un truc dans l’œil. Elle aimerait demander l’avis du pharmacien car ça pourrait tourner en quelque chose de moche. Il est vrai que ce mois-ci elle préfère éviter une consultation chez le médecin. Sans mutuelle, ça représente des frais qui s’accumulent et elle ne peut pas se permettre des dépenses superflues depuis que son mec a perdu son job. Et puis le centre médical, rue de Paris, pue la pisse. Elle a en horreur de voir tous ces viocs attendre sur des civières dans les couloirs. Ils lui foutent le cafard. Elle se dit qu’un jour, elle aussi pourrait se retrouver là-dessus à attendre qu’on vienne la chercher, le visage caché dans l’oreiller et le cul en l’air. Elle ne veut pas y mettre les pieds. Ne pas y penser. Qui sait si sa propre crise financière ne sera pas d’ici là qu’un mauvais souvenir ? Pour chaque problème, une solution, lui répétait toujours son unique grand-père. Pourtant les yeux sont sensibles et elle n’a pas envie que les choses partent en couilles pour une fois que la situation se rétablie. Elle sent désormais que les circonstances sont favorables mais elle ne veut pas tenter le sort. Elle se saisit d’un rimmel dont la publicité vante les mérites du système Scandaleyes Extra Wow Lash, un extraordinaire pouvoir de donner une courbe parfaite aux cils. 14,50 euros le rimmel ! Ça c’est du scandale en boîte pour un peu de noir sur les yeux. C’est presque autant que la part mutuelle qu’elle ne voulait pas payer. Tant pis, considérons que c’est un geste commercial et que de toute manière, elle a ce rendez-vous dans deux jours pour lequel il va falloir assurer.

L’offre parlait d’un taf de Responsable des caisses à Manop’. Manop’ putain ! C’est quand même déjà un peu plus la classe qu’Auchamps ! Et puis là c’est pas pareil, il ne s’agira plus d’un grand choix de caissières au meilleur prix. Ça sera le méga jackpot à la fin du mois ! Elle s’est vraiment battue pour cet entretien. Il faut voir que de nos jours, les employeurs recrutent presque les hôtesses de caisse à bac+2 alors un poste de responsable, qui pouvait imaginer un tel destin? De plus, l’annonce proposait un poste avec des responsabilités à la clé. Si elle réussit l’entretien, on la payera à surveiller les caisses automatiques. Depuis, elle relit chaque matin la newsletter de Paul Emploi et les principales règles pour réussir son rendez-vous d’embauche. Quel soulagement ça serait si elle n’avait plus à se payer la gueule enfarinée des clients du quartier.  Les mecs tout dégueu qui te voyant bloquée dernière ta caisse enregistreuse, te projettent leurs misérables tentatives d’approche en pleine gueule. Comme si les voir dégainer leur visa pouvait t’épater et te faire tomber raide love à leurs pieds. Ces types, on leurs mettrait bien à tous le même code barre dans le dos pour les placer ensuite au rayon de la viande de pig. Ou mieux, près des produits ménagers, on les disposerait juste à côté des sacs poubelles. Avec Manop’, fini tous ces crasseux qui lui tendaient une monnaie moite ou encore ces vieux bougres  qui rechignaient quand le pain industriel du matin n’avait pas été assez cuit. Au revoir les tocards qu’elle avait vu défiler pendant deux ans alors qu’elle travaillait chez Auchamps. Une période interminable pendant laquelle, elle avait répété des « bonjour » à la chaine, « vous avez la carte Auchamps ?, « c’est 18,50 euros », « oui pour la carte bleue ya pas de montant minimum », « c’est la politique du magasin j’y suis pour rien, faudra contacter la direction », « merci », « au revoir »,… Tu m’étonnes qu’elle tirait toujours la gueule. D’autant plus lorsqu’elle les entendait dire en partant « putain celle-là, aussi sympa qu’une porte de prison », «  pourtant avec le maquillage qu’elle se met elle doit pouvoir communiquer un truc » ou encore la même ritournelle « mais souris au moins quand t’es pas belle ! ». Là au moins, chez Manop’, on ne la fera plus chier. Elle a même réussi à négocier son samedi et son dimanche matin pour pouvoir s’occuper de la p’tite ou même prendre le déj’ au lit avec son homme…

« Ça fait 18,50 euros», dit le pharmacien qui la sort brusquement de sa rêverie. Le salop a quand même trouvé le moyen de lui refiler un collyre. Il ne l’a même pas ausculté. Elle paie et sort du magasin en faisant bien gaffe à la micro marche du perron. Une saloperie ces petites marches quand elles sont humides. Carrément traîtres et complètement casse-gueules. Une fois, en sortant de chez Nails’ bar, elle avait glissé comme ça, sans raisons apparentes. La honte devant toutes les clientes et surtout les esthéticiennes toujours impec’. C’est sans parler de la french à 40 euros complètement ruinée. Elle n’a jamais osé y remettre les pieds.

Elle aperçoit son homme qui traverse la route en clopinant pour la rejoindre. Il a toujours la carte de retrait à la main. Vraisemblablement le distributeur est encore tombé en panne. Pourtant, dans notre société, si y a bien un truc qui ne devrait jamais lâcher c’est bien le distributeur de tunes! Son mec la rejoint. Elle se rend compte qu’il flotte dans son jean. Le pauvre, lui qui avait déjà un physique taillé au couteau quand ils se sont connus. A présent tout est sec et chiffonné puis surtout il affiche une maigreur terrifiante. Elle regarde sa mâchoire émaciée qu’il tient toujours bien serrée et ses yeux bleus un peu enfoncés. Chez lui la couche de graisse est quasi inexistante malgré toutes les saloperies sucrées qu’il s’empiffre toujours avant les repas. La couleur de son polo Locoste lui fait le teint un peu jaune… Merde, voilà qu’elle le trouve moche aussi… Mais bon, elle est convaincue qu’au moins avec lui, plus d’insécurité, plus de pensées angoissantes, plus de terreurs nocturnes quand elle sort en club. Ils vont pouvoir être heureux maintenant qu’il a arrêté de descendre le stock de bières hebdomadaire du Spart du coin. De l’alcool de clochard avec l’effigie du Dieu Atlas. Et surtout maintenant qu’il se montre assidu chez Paul Emploi. En fait, c’est un peu grâce à elle qu’il s’est remis en marche et c’est un peu pour tout ça qu’elle l’a aimé de suite. Elle regarde ses enfants qu’elle trouve en toute objectivité particulièrement beaux. Non, elle n’a décidément pas tout raté à 24 ans.

L’air benêt, son mec lui souri tendrement mais prend très vite une expression plus contrariée en voyant la petite s’agiter au dessus de son frère. En marchant, il lui met une mandale sur l’arrière du crâne en lui gueulant « c’est pas bientôt fini ton cirque ? » Puis il grommèle en la direction de deux petites vieilles qui le regardent un peu effarées. La petite commence à pleurnicher en se tenant la tête. Elle, préfère allonger le pas pour éviter le drame. Elle ne voit pas bien clair de toute façon malgré le temps ensoleillé qui assurément échauffe les esprits. C’est pourtant rare un tel climat sur Lille.