Le pain d’épices de la dentellière

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Un cri du ventre, c’est l’alerte. Les gars posent les outils massifs un à un dans un recoin de l’atelier. Nos pérégrinations commencent au fond d’une rade, dans un hangar à bateau et se poursuivent dans Barquerolles. Les bras ballants, le pas lourd et fatigué d’avoir commencé aux aurores, ballotés qu’on est par le souffle chaud du vent du midi. On remonte à travers le village, les sens aux aguets. On entend le pleur du goéland et les cris de deux cormorans qui se chamaillent une arête sur le parvis de l’église. Il est 10h. L’air marin n’est que sonorités. On a faim. Des gargouillis, on décide de s’installer à la terrasse de l’Escale pour la pause.  Le délicieux fumé des marmites sur le feu s’invite dans nos narines. On goûte déjà rien qu’à imaginer. Un poisson se grille tranquillement sur une surface chaude. Les serveurs s’agitent pour midi. Les nappes se tendent, les doigts se tordent pour faire tenir ensemble assiettes, salières et poivriers, corbeilles à pains, d’autres éléments servant à dresser les tables rapidement. Le vent renverse un pichet et l’eau se répand par de fines rigoles. On fait trinquer les verres et on agite les couverts. Bientôt les clients viendront et les estomacs se rempliront de mets panachés, de spécialités provençales, de la cuisine ensoleillée du sud.

Le marché de la place est animé mais les racontars sont couverts par le son des répétitions d’un orchestre du village, un mélange de Rocksteady jamaïcain et de Funk de la nouvelle Orléans. On s’assoit sur la terrasse, aux tables laissées libres sous la treille. De nerveux petits raclements de gorge nous saisissent par derrière. Le serveur gobe discrètement une pastille de miel et prend nos ordres. Rien n’a d’importance sauf l’heure et le ventre creux.

La vue, un grand rectangle entre les murs jaunis des maisons du village, donne sur la mer. On est attendri par la beauté cristalline et fragile du paysage qui nous incite à la paresse. Le jour muri, l’incandescence des chaises attaque nos avants-bras et les mollets.

Le clocher sonne midi. Surprise. On se dandine maintenant en cadence tellement c’est chaud. Le patron de l’Escale descend un store pour rendre l’air plus respirable. On devine les Pins d’Alep qui bordent le village. Plus loin le maquis à arbousier et la bruyère s’accroche sur les rochers. L’extérieur est pourtant rempli de senteurs orientales. Je me retourne. La ruine toute noire du fort Saint Barbe se dresse au loin. A côté de nous, sur une autre terrasse de café, dans un décor plus raffiné, une petite vieille est assise seule. Une dentellière au dos courbé. Recroquevillée, elle a posé une paire de ciseaux sur le tissu ajouré et s’applique à boire son thé au lait sans renverser, les mains en pinces, certainement déformées par l’arthrose. On a posé un grand pain d’épices près d’elle et trois mandarines.

Pour la recette de pain d’épices, j’ai tenté celle du blog Papille&Pupilles. Je l’ai ensuite décoré d’un mélange d’oranges confites (coupées en petits morceaux) et de perles de sucre.

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Nice l’été !

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On se rappelait Nice comme étant une ville de retraités faisant la queue dès 8h du mat’ pour l’ouverture des supermarchés ou les mêmes sortant ‘Princess’ le soir sur la promenade avec un gant en plastique recouvrant la main. On connaissait également la ville comme un haut-lieu de la prostitution. D’ailleurs, selon le ‘Nice-matin’ que l’on parcourt en vitesse à la ‘Brûlerie des cafés indiens’ : à la nuit tombée, le nombre de réverbères occupés par les belles de nuit du quartier du Port témoignent d’une nette progression des travailleuses. Nice est une ville tentaculaire de la Côte d’Azur, très moderne, dynamique, créative, en perpétuel développement depuis qu’elle a été restructurée. Qu’il est bon de flâner dans les rues du Vieux-Nice et de partir à la découverte des traditions ou de nouvelles adresses originales… Un verre de rosé et une part de socca le dimanche matin sur le marché du cours Saleya, une boule de glace à la rose ou à la lavande chez ‘Fenocchio’ – ça ou la tarte sucrée aux blettes chez ‘Multari’ – et nous voici prêts pour une promenade à travers des nuances chaudes. Le vert des hauteurs et le bleu de la mer méditerranée sont aussi au rendez-vous. Le soir, la ville conserve son âme et l’on se sent protégé du faux-semblant et des paillettes des voisines proches. L’effervescence est à la croisée des rues, sur les terrasses des bars, sur la plage, sur de petites places où s’organisent parfois des concerts improvisés.

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Monday

Monday

Petit pense-bête du jour, que j’avais déjà mis sur l’ancien blog mais que j’affectionne particulièrement… Bon lundi et bonne semaine à tous !

Sage comme une idole

© Jane Alexander_1

Le portillon de la villa s’ouvre dans un vertigo de bleu. Pas de grincements de gonds mais un geste si dynamique que même les lianes sarmenteuses des bougainvilliers se sont décollées par endroit.  Des talons martèlent les dalles du patio. Deux femmes se dirigent vers l’entrée. L’une d’elle a le souci du look et avance dissimulée derrière de larges lunettes de soleil aux verres fumés. Elle exhibe le modèle papillon, le must have rétro en 2011 et une note de bon goût à apporter à son style d’après la blogueuse Gina Von Tease. L’autre présente un visage nu mais le tempérament débridé que l’on pressent dès la première rencontre, les manières excentriques, la volonté subite et les désirs passagers de diva, lui confèrent une force et un charisme qui suffisent à l’habiller. La femme aux lunettes ne marche pas mais vole comme dispensée de toute matérialité. L’autre fait résonner de grosses jambes lourdes en criant perpétuellement.

L’organisateur du festival les accueille. Après de longues embrassades du bout des lèvres, il les invite à le suivre à l’intérieur de la véranda. Ce prolongement de la villa est une petite pièce à vivre remplie d’une vingtaine de variétés de plantes. Elle est gorgée de lumière et très agréable car les vitres sont recouvertes d’un filtre protecteur UV et l’air est brassé par de gros ventilateurs au plafond. La diva et son accompagnatrice s’y engouffre en tirant fort sur la porte-fenêtre. A peine sont-elles entrées que la pièce gagne en couleurs et luminosité. Les peaux sont sombres et contrastent avec une chevelure torsadée golden miel. La diva a la bouche purple dessinée au laser, le nez un peu épaté et les yeux du chat ganté d’Afrique. Elle porte une robe fuseau couleur rose bonbon qui lui comprime son corps très dense et lui dessine de nombreux plis et renflements. On ne distingue pas très bien le visage de la femme aux lunettes, ce qui n’est pas très important. La diva semble barboter dans son jus car de fines goûtes de sueur lui coulent du sommet de la tête. Apercevant la chargée de prod et sans prendre la peine de s’excuser pour le retard, elle s’enquiert aussitôt du nombre de tickets vendus et des noms des invités qui assisteront ce soir au concert. Quand elle s’exprime, elle prend le temps de bien rythmer son discours avec des accents toniques et des pauses au bon endroit. Elle possède aussi un timbre et une hauteur de voix masculine charmante qui neutralise le jugement d’autrui.

Aussitôt rassurée sur des questions d’ordre matériel, elle donne quelques poignées de main molles puis se meut jusqu’au fauteuil Brooklyn à roulettes qu’elle aperçoit au fond de la pièce. Elle prend ses aises en y enfonçant son gros corps. Ce Chesterfield en cuir brun est du meilleur effet, l’interview se déroulera finalement là. La diva réclame un thé citron avec du vrai fruit coupé en tranches fines et des brigadeiros ou des petits financiers. La femme aux lunettes se pose d’abord sur un accoudoir du Chesterfield mais elle est vite invitée à quitter les lieux. Elle se déplace vers une méridienne indonésienne en bois ancien, un peu plus loin dans la pièce. Le siège présente des motifs de coquillages saillants sur le dossier. On se demande d’ailleurs qu’elle niveau de souffrance cette femme est-elle capable d’apprécier tant il ne dispose d’aucun confort.

L’équipe s’affaire avec des gestes d’amateur pour réadapter la salle à ces derniers changements. Une caméra tombe dans cette lutte contre le temps. Les maquilleurs se hâtent aussi, l’ingénieur du son place les micros, le chef op se plaint d’être gêné par les filtres et demande à l’assistant de les virer. L’équipe se dispose en arc de cercle afin de débuter la pré-interview réclamée quelques semaines auparavant par la femme aux lunettes. Le journaliste désigné pour poser les questions, s’éclaircit la voix en répétant « LaBelle, bonjour…Labelle, BONJOUR… Salut Labelle… ». La rencontre commence une fois tout le monde en place.

_« LaBelle, tout d’abord merci d’avoir accepté cette rencontre avec Publicstar, la chaîne 100% actu people. Nous connaissons votre vie publique, celle que l’on voit dans les médias. En revanche, le public connaît très peu vos zones d’ombres… S’il vous plait LaBelle, racontez-nous votre premier moment d’émotion musical… » demande le journaliste.

La femme aux lunettes allongée sur la méridienne bouge un peu puis souffle de manière vive comme si la question l’ennuyait déjà. Cette intervention fournit néanmoins l’énergie motrice suffisante à l’autre pour commencer à répondre. Semblable à une machine qui se mettrait en marche, la diva s’ébroue un peu, feint la surprise au cas où le caméraman filmerait déjà puis raconte. Les mots sont précis, bien mastiqués, débités rapidement, ce qui témoigne d’une grande habitude et professionnalisme.

D’un geste sec, un mec de l’équipe éteint le feu sur la cuisinière et apporte du thé citron en sachet dans une grande tasse. Des amandes et du chocolat sur une petite assiette. La diva lui jette un regard noir. (Il est convenu que l’interview ne sera pas en directe et les questions ont été choisies d‘avance).

LaBelle évoque un voyage en Afrique du sud. Le chemin qu’elle avait parcouru à travers un paysage quasi désertique de montagnes et de plaines pour enfin découvrir une gigantesque formation rocheuse : l’amphithéâtre du Drakensberg qui offre du haut de sa falaise, un des panoramas les plus spectaculaires du monde.  Après des heures de route en jeep, son guide et elle s’étaient arrêtés pour faire une pause. Au moment où elle était sortie de la voiture, elle avait apprécié son plus beau moment musical…le silence.

La diva explore d’un regard faussement humide et d’un sourire mièvre le visage de ses interlocuteurs. Tous lui répondent en miroir un sourire comédien mais peinent à imaginer LaBelle revenir si facilement à une simple appréciation des beautés terrestres. Une diva vulnérable car sevrée de sa relationniste aux lunettes, subissant le climat plus que caniculaire de la route de Durban avec pour seul compagnon de route, ce guide étranger. Sans artifices, une femme sensible aux paysages sauvages peuplés d’animaux dangereux… Cette confession quoique un peu énigmatique était de l’insolite en barre. A son écoute, le producteur en était sorti de derrière le ficus robusta et exhibait son plus beau sourire Signal, son stylo MontRouge au bec. Il sentait que cette révélation allait faire gonfler l’audience. «Ah ! Comme il avait bien fait d’embaucher le p’tit journaliste» devait-il penser.

Celui-là même, ragaillardi, embraya sur une autre question ouverte.

_« LaBelle, vous présenterez ce soir certains morceaux inédits de votre dernier album Nature sorti chez NEUS, nous allons donc vous poser une question sur le thème « l’animal que donc je suis ». Dites-nous qu’elle animal vous souhaiteriez être? »

La diva glousse un peu et répond qu’elle serait certainement un paon pour sa beauté généreuse. L’autre aux lunettes ricane derrière et l’interrompt en disant qu’elle la verrait plutôt en grosse chouette noire. La diva la fusille du regard et lui demande de sortir fumer une clope. Elle s’exécute, la queue entre les jambes. L’interview reprend.

Un individu vient à l’instant de pousser la porte du portillon bleu de la villa. Le mec du thé, Rémi le stagiaire, l’a aperçu et donne l’alerte de sa petite voix mielleuse. L’homme venant d’arriver est mince, très grand mais vouté au niveau des épaules. Il se tient d’une façon curieuse, la tête ramenée vers le torse. Il a les cheveux et la barbe rasés de près et porte un maillot jaune poussin (rien d’autre). A son cou, scintille une chaine en or blanc. La diva s’arrête une fois encore de répondre au journaliste et sort son éventail qu’elle agite nerveusement. Elle avait été claire, elle ne signerait pas d’autographe avant le concert et encore moins à ce pauvre type qui venait de débarquer comme une irruption d’eaux toxiques. Ce n’était pas prévu dans son contrat. L’homme transporte un berceau vide qu’il a laissé au niveau du portillon. Il a l’air égaré et marche pieds nus dans la direction de la véranda comme s’il se trouvait sur du sable chaud. Toute l’équipe le regarde et le producteur fulmine : « What’s up Doc ? » lance t’il à son encontre. On charge Rémi le stagiaire de gérer l’affaire avec pour consigne principale de le foutre dehors. L’homme ne parle pas. Il distribue à tous des petits bouts de papier accompagnés de porte-clés munis d’un dauphin fluorescent. Sur le papier, il est inscrit que l’homme présente un handicape. Sourd et muet de naissance, il fait appel à la générosité des gens en attendant de trouver un emploi. Il semble inoffensif. On le laisse rester pour rire et on lui fait des grimaces pour le provoquer un peu. Lui, il ne rit pas.

Arrivé au niveau de LaBelle, il lui tend le petit papier. Elle ne le regarde pas et agite encore plus fébrilement son éventail tout en continuant de parler avec l’imprésario de la façon dont elle s’était occupée des enfants à Johannesburg. La découverte de l’orphelinat, cette vive émotion ressentie en accomplissant des choses par pure charité, dans l’amour du prochain. L’homme au maillot jaune retourne au berceau qu’il avait laissé près du portillon. Il en sort une boite de pastilles au miel qu’il propose au groupe. Personne n’en veut. Une nouvelle fois, il sort du berceau un paquet de Parisienne. Rémi en prend une par politesse mais ne l’allume pas. Au bout d’une trentaine de minutes, l’homme repart sans bruits en emportant le berceau. Rémi ferme le portail à clé et découvre la chaîne en or que l’homme a dû laisser tomber en partant. Il la met discrètement dans sa poche en s’assurant que personne ne l’ait vu.

_ « Mais qu’est-ce que c’était ? Qui était-il ? » questionne LaBelle en direction du journaliste en reposant l’éventail.

On lui ressert du thé sans piper mot. La diva contrariée sort alors de son sac Vutton en peau de serpent authentique, un Babybelle dans sa coque de cire et une grosse madeleine Sainte Michelle. Elle enfourne directement la madeleine dans sa bouche pour s’apaiser puis commence à ôter avec les ongles la paraffine rouge du petit fromage industriel. Elle le fout également dans sa bouche, ferme les yeux et fait figure de sage. L’interview peut reprendre.