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Et soudain on l’a vu tomber du pont du Rialto. Les quelques minutes ayant précédé la chute, il avait entonné des airs de Juan Gabriel avec une bouteille en plastique à la main renfermant du vin rouge acheté un peu plus tôt à l’Enoteca. « Non vale la pena, non vale la PENAAA, NON VALE LA P…. » que l’on avait entendu au loin. Il faisait de grands gestes en notre direction et riait de nous voir amoncelés en bas des marches, sur la fondamenta.  Je pense qu’il ne connaissait que le début du morceau ou qu’il était trop ivre pour s’en rappeler. Juste après la troisième répétition du refrain, il avait enjambé la balustrade du pont. Il avait parcouru mentalement la déchirure que fait l’eau dans ce décor de carton-pâte – un peu comme s’il cherchait à attendre un but imaginaire – puis il avait sauté.

La nuit, l’affluence des gondoles, vaporetti, bateaux-taxis et autres constructions humaines capables de flotter cesse partiellement et laisse place à l’agitation des mouettes rieuses. Évidemment, ce soir-là, dans notre bande, personne n’avait ri en entendant le son que fait le corps lorsqu’il perce la surface de l’eau pour y rester. Il faisait très humide et on ne voyait pas très bien à cause de l’éclairage partiel du pont et de l’obscurité environnante. Près de nous, tout un troupeau de gondoles broutait la mousse aquatique du quai en suivant le rythme des vagues. Elles déglutissaient en cœur et tiraient sur leur corde. Nous étions tous un peu bourrés alors la chute avait fait l’effet d’une sorte de stop motion à mesure que nous bâtions des paupières. Dans ce théâtre de la mort, on ne savait pas bien encore s’il fallait rire ou pleurer. Assurément, notre cerveau détenait déjà une certaine forme de vérité mais nous étions pour l’instant trop sidérés pour assimiler la scène. Certains d’entre nous, plus rapides, avaient poussé de petits cris stridents, d’autres avait étouffé leurs réactions avec une main, d’autres encore avaient fait un pas en avant ou levé un bras dans le vide comme pour le retenir. Je crois même me souvenir qu’une s’était évanouie et une autre amie avait tenté d’appeler sa mère pour communiquer l’information.

Autour de nous, on entendait les rumeurs des gens qui mangeaient encore à cette heure dans les restaurants. Ils étaient assis sur des terrasses en bois sur pilotis et disposaient d’une belle vue sur le pont. Ils échangeait la bouche pleine mais ne montraient aucune stupéfaction. Ils paraissaient n’avoir rien vu. Les cameriere jouaient des coudes et du plateau. Ils apportaient parfois de grands pichets remplis d’un liquide frais rouge-orangé. Les enfants s’amusaient à dépiauter les morceaux d’orange que les vieux leurs donnaient ou arrachaient directement la chair juteuse avec les dents. Les parents suçotaient des noyaux d’olives qu’ils recrachaient négligemment dans une main puis dans le cendrier. Notre horde avait beaucoup piétinée mais personne n’était allé voir de près si l’ami avait survécu. Au-dessus de nous, à travers le store vénitien d’un bâtiment qui extérieurement apparaissait être une Scuola ; on percevait le son grésillant d’une chaîne d’information en continu. Le présentateur semblait évoquer le crash meurtrier d’un avion sud-coréen. Il y avait beaucoup de morts et de blessés. Le type qui pilotait s’en était sorti mais pas l’équipage à bord. A moins que ce ne soit l’inverse ? L’accident avait eu lieu à San Francisco ou à Los Angeles. En définitive, une grosse ville de ce genre bien lointaine.

On entendit un grand bruit métallique, des lumières rouges qui nous parvenaient alternativement dans l’œil, une grande carcasse d’un éclat bien particulier nous arrivait droit dessus. Elle passa à notre niveau et nous vîmes qu’il s’agissait d’un simple remorqueur semblant ronronner de plaisir à l’idée de remonter le canal en sens inverse. Il passa sans s’arrêter.

Parmi nous, les mêmes qui s’étaient montrées plus tôt profondément choquées par l’événement, commencèrent à dégainer i-phones et appareils photos. On prit quelques clichés de l’eau avec ou sans flash. Quelques photos du Rialto et d’autres encore de nous, pour dire qu’on y était. On ramassa deux trois mégots qu’on s’amusa à faire retomber dans l’eau le plus loin possible. On dessina des silhouettes blanches au sol.  On écrivit de longues pensées avec des craies puis on décida qu’il était plus que temps de rentrer à l’hôtel pour pouvoir fermer l’œil. Le lendemain, nous avions un programme de visites très chargé.

Je laissai à mes pieds une bouteille de vin cuit sur le sol en signe de notre passage ici. Je pensais qu’éventuellement un clochard céleste pourrait s’en occuper durant la nuit. Je ne sais pas pourquoi, je me souviens avoir regardé un temps la surface de l’eau. Au loin, on entendait de jeunes italiens qui commençaient à se battre à la sortie d’un bar. Des badauds se pressaient car l’information avait pris comme un virus. Moi-même, j’avais une sorte de goût de sang dans la bouche. J’hésitais quelques minutes à me joindre à eux pour regarder mais les autres du groupe marchaient déjà d’un pas pressé à la lumière des lampes. Je les rejoignais en courant.

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